Déjà, à cette époque, une incroyable affaire : dix mille talents de dettes !
Tous les commentateurs sont d'accord, c'est une dette incroyablement lourde. On ne connaît pas d'exemple de pareille somme évoquée à cette époque. C'est une affaire d'état. Personne ne dispose individuellement de pareille somme. Pour comparaison, l'impôt levé par l'état romain en Judée en ce temps là, était d'environ six cents talents selon Flavius Joseph. (note de la NBS).
Si, dans sa parabole, Jésus se permet de parler ainsi d'un astronomique endettement, il nous faut en chercher la raison. Certes, nous en avons déjà une dans la disproportion entre la dette du premier serviteur et celle du second qui paraît, elle, tout à fait vraisemblable : environ trois à quatre mois de gains ordinaires. La dette de ce second serviteur serait six cent mille fois moindre que celle du premier. La première somme évoquée est vraiment énorme et hors norme. Seule une grande province de l'empire romain qui aurait fait sécession depuis de nombreuses années, pourrait avoir contracté pareille dette. Dans ce cas, Jésus évoque-t-il, même par hypothèse, la possibilité d'une magnanimité du pouvoir impérial, comme seule solution en pareille circonstance, pour éviter aux populations de tomber en esclavage et d'être massacrées ? Le cas de telle ou telle province serait-il évoqué ici ? La question reste posée.
De toute évidence nous avons parfaitement compris qu'il s'agit là d'une dette insolvable. Il ne peut y avoir qu'une seule solution : la compassion. Hors mis cette résolution salutaire, le pire est à craindre.
A mon avis, c'est bien de cela dont il est question dans cette parabole. L'homme, tout homme, comme l'humanité tout entière se trouvent dans une réelle situation d'insolvabilité vis à vis de Dieu et vis à vis du prochain. Il n'y a pas de solution raisonnable. Tout est parfaitement disproportionné dans notre affaire. Seule une résolution compatissante peut sauver le monde. Ce sont bien des propos évangéliques, me semble-t-il.
Suivre Jésus : une exigence absolue !
Cependant, selon cette parabole, l'impensable, l'incroyable, l'irréparable va se produire. En effet, l'inespérée remise de dette ne provoque pas l'effet escompté, mais une attitude monstrueuse chez le serviteur gracié et sauvé. Désormais imbus de son sort, il devient plus odieux que quiconque, en faisant rendre gorge à son compagnon d'infortune. Ayant bénéficié d'une grâce inespérée, le voilà qui se met dans la peau du plus impitoyable tyran envers son collègue six cent mille fois moins débiteur qu'il ne l'était lui-même. Dans cette parabole, le roi avait espéré introduire une dimension de compassion dans son royaume. Au lieu de cela c’est un ignoble outrage qui est commis.
Jésus met encore une fois, le doigt sur une plaie. Il met l'accent non seulement sur la défaillance humaine, mais aussi sur l'effet gangrène du mal qui ronge l'humanité, malgré la compassion divine. Serions-nous incapables d'accueillir l'Esprit de Dieu et de nous laisser convertir à cette nouvelle possibilité de vie et de grâce ?
Cette parabole nous révèle, je pense, l'aspect irrémédiable de notre humanité. Nous sommes véritablement gangrenés et incapables de changer par nous-mêmes. Il y a comme une incapacité fondamentale. Nous avons besoin d'un grand médecin, d'un grand neurochirurgien, d'un grand cardiologue selon la vision du prophète : J'ôterai de leur corps le coeur de pierre, et je leur donnerai un cœur de chair" (Ez. 11,19).
C'est véritablement à cela qu'il nous faut nous préparer.
Il me semble que pour mieux comprendre cette parabole, il convient de la lire résolument en interférence avec ce qui précède. Pierre, toujours prédisposé à prendre la parole à temps et à contre temps, n'avait-il pas posé la bonne question à Jésus : "Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ?" demande-t-il, persuadé de s'accorder au diapason du Royaume de Dieu.
Une économie nouvelle ou le chantier de Dieu !
A bien relire l'ensemble de notre récit évangélique ce matin, nous comprenons en effet combien l'humanité se trouve enfermée dans ses défaillances et ses contradictions : On voudrait bien bénéficier de l'indulgence et de la compassion d'autrui, mais en même temps pouvoir agir envers lui jusqu'à la cruauté la plus odieuse. Or, cette parabole nous enseigne clairement sur une autre parole de Jésus, dans ce même Evangile, lorsqu'il avertit ses contemporains : "Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre ; ou il s'attachera à l'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon."(Matt.6, 24)
Devant une telle incapacité de notre part et une telle exigence de la part du Seigneur d'autre part, il y aurait de quoi désespérer totalement. La vérité de l'Evangile c'est que précisément, il y a lieu de mettre en doute tout redressement de l'être humain par lui-même en ce domaine.
Toutefois, à y regarder de plus près, nous distinguons encore plus clairement le sens de ce passage. Dieu prépare lui-même le salut de ceux qui suivent son Fils, Jésus, le Christ qui affirme : "Là où deux ou trois sont rassemblés pour mon nom, je suis au milieu d'eux", et encore : "Si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux". La solidité de l'Eglise que le Christ construit se trouve là. Elle nous est offerte et accordée par le Père.
Avec la question de Pierre sur le pardon, qui généreusement se proposait de pardonner jusqu'à sept fois, c'est-à-dire parfaitement, comme Dieu, nous tenons l'essentiel du thème d'Evangile abordé ici. L'être humain n'est pas abandonné dans sa défaillance fondamentale ni dans ses contradictions. Il est tout simplement invité à entrer dans une relation nouvelle avec son entourage. Jésus prévient Pierre : " je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois". C'est à dire qu'il ne s'agit plus du pouvoir humain mais de l'action et de la grâce de Dieu. Autrement dit, nous entrons dans une économie nouvelle, celle du Royaume de Dieu, faite de pardon et de réconciliation, jusqu'à soixante dix fois sept fois, jusqu'au Règne parfait de l'Esprit de Dieu, jusqu'à dix fois le temps déjà parfait qui s'écoule entre la Pâque et la fête des moissons, ou entre la Résurrection et la Pentecôte. Dieu est à l'œuvre au milieu de nous et dans notre monde. Nous le croyons, nous l'affirmons. Au moment où dans ce monde, trop de prétentions humaines rêvent d'en découdre jusqu'aux extrêmes, il est important de rappeler que le Règne de Dieu est totalement autre que celui des hommes. Cependant ce Règne de Dieu vient sauver les hommes de leurs égoïsmes, racismes et extrémismes. Nous l'affirmons et prions ce matin pour l'action de l'Esprit de Dieu dans le cœur des hommes, en et hors des Eglises, en et en dehors de toute religion. Amen.