Cet évangile de Matthieu est plein de surprises et de contrastes, très instructifs, parce que Jésus y analyse de manière forte, sinon péremptoire, des situations et circonstances très différentes.
Vous avez probablement à la mémoire des sentences aussi tranchantes que celle-ci, toutes, paroles de Jésus rapportées par ce même évangile :
"Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent." Matt. 7,6
Encore ceci : "Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes." Matt. 10,16
Et voici qu'en Matthieu 13, Jésus enseignerait les foules avec des paraboles aux étonnantes conclusions, contraire au bon sens : " Le semeur sortit pour semer sur le chemin… semer dans les pierrailles et… semer dans les ronces… ? Qu'est-ce à dire ?
Maladresse d'un semeur inexpérimenté ? Provocation d'un prédicateur cherchant à captiver un auditoire ? Confusion des rédacteurs ? Que devons-nous en déduire ?
Chez rabbi Jéshoua, la parfaite maîtrise de l'enseignement oral, tout particulièrement dans les paraboles, nous invite à redoubler d'attention. Son excellente expérience et observation du milieu rural, ne permettent aucun doute sur la pertinence de ses propos.
A en croire ce même évangile, quelques temps auparavant, dans une action de grâce, il rendait gloire à son Père d'avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de les avoir révélées aux enfants." Matt. 11, 25
Ces déclarations paradoxales répétées, indiquent indubitablement la nouveauté de l'enseignement évangélique sur tous les discours ambiants de l'époque. C'est ce qu'en retient le rédacteur de Matthieu en une époque où il est primordial de se différencier du judaïsme et d'instiller la force novatrice de la Parole évangélique.
Pour l'heure, le temps n'est pas encore venu pour Jésus, de poser des questions du genre : " Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l'homme?" Matt. 16, 13
Ou bien encore : " Et vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis? Matt. 16, 15, en s'adressant à ses disciples. Non. Ces questions viendront plus tard.
Cependant, après avoir exposé la force surprenante de l'Esprit évangélique dans les "béatitudes" et le "sermon sur la montagne", Jésus indique maintenant, comment sa manière paradoxale de sortir de la maison pour semer, est une démonstration du savoir faire du Maître du Royaume. Un savoir faire bien étonnant, il est vrai. A-t-on jamais vu pareil exploitant gaspiller de la semence pour ensemencer des endroits aussi arides ? En Galilée et Judée peut-être. La terre y est souvent ingrate.
Peut-être bien que malgré tout, il y est plus facile de déterminer la limite d'une terre improductive que de discerner dans les foules avides, des gens à l'esprit ouvert et disposé à recevoir en profondeur quelques bribes de paroles évangéliques.
La générosité du semeur pourtant, est exemplaire. C'est un hommage au Dieu initiateur de la création. La vie s'est répandue et maintenue grâce à cette abondance et cette générosité.
Dans la parabole du semeur selon Matthieu en effet, le semeur est sorti pour répandre la semence au delà même des bordures du champ, sans discrimination. De même, Jésus, Fils de Dieu est-il sorti de la Maison de son Père pour répandre la Parole sans ségrégation, au milieu des enfants d'Israël d'abord, puis parmi toutes les nations ensuite. Ce sera la conclusion de cet évangile : " Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit… "Matt. 28, 19-20. Fin du chapitre. Fin de l'évangile selon Matthieu.
Ainsi, tous les hommes, d'un extrémité du monde à l'autre, sont-ils susceptibles de recevoir un peu de cette Parole d'Evangile. En seront-ils dignes ? Qu'en retiendront-ils ? Mystère !
D'expérience Jésus sait que partout le cœur de l'homme est semblable aux terres ingrates de son pays. Mais il est cependant sorti pour diffuser en abondance la Parole, afin qu'aucun cœur humain de bonne volonté ne soit privé de cette Parole vivante qui ne demande qu'à germer, croître et porter fruit en abondance. En un mot, Jésus compare la Parole de Dieu, ce qu'il a enseigné à ses disciples donc, à la vie qui se propage sur terre, malgré tant de lieux arides et désertiques. Mais en même temps, il affirme la nécessité de porter cette Parole jusqu'aux extrémités de notre monde, comme le semeur, avec générosité et confiance sans préjuger de la plus ou moins bonne réception du cœur humain. En tous temps et partout dans le monde, il se trouvera un lopin d'humanité pour recevoir et faire croître l'Evangile. C'est dans cette confiance et cette espérance qu'il est venu jusque chez nous. C'est dans cet Esprit qu'il invite ses compagnons à porter la Parole et la présence de Dieu au milieu de tous. Présence aussi fragile que généreuse, il faut bien le reconnaître. Mais c'est la façon dont notre Dieu a choisi de se présenter aux hommes, en son Fils Jésus-Christ, et non pas avec l'arrogance d'un tyran messianique, ce dont beaucoup trop d'hommes rêvent encore aujourd'hui.
J'ai conscience que le lopin d'humanité de St Quentin en Yvelines, sur lequel nous voulons porter un peu de la Parole vivante, ressemble fort à tous les autres, ni plus ni moins aride, ni plus ni moins fertile. Cependant nous y sommes. Et nous aurons à cœur d'être nous aussi, en toute humilité, sortis pour semer avec toute la générosité et la fragilité que nous a indiquées notre Maître des semailles.
A son exemple, il nous revient d'avancer avec le geste confiant, régulier et généreux du semeur pour que partout y soient portées quelques graines d'Evangile. C'est de cette mission là dont nous sommes investis. Peut-être, n'aurons-nous pas fini d'arpenter ce lopin d'humanité que nous y discernerons déjà la pointe de quelques germes d'Evangile.
Beaucoup plus qu'il n'y paraît, bien plus que nous en ayons conscience, la Parole de Dieu déposée dans le cœur des hommes risque de prendre vie et de porter fruits à son tour. Cette confiance là, nous l'avons reçue de notre Maître.
C'est pourquoi nous avons à cœur de rester au dehors de notre maison, en attendant d'en avoir une d'ailleurs, pour risquer la diffusion d'une "Parole germe de vie" pour nos concitoyens et notre société contemporaine.
Les quelques petits lopins où nous avons commencé à répandre un peu d'Evangile, ne sont pas les plus faciles, ni même peut-être les plus productifs, mais comme le Maître semeur nous continuons d'un pas sûr et mesuré. Amen