Prédication du dimanche 28 mars 2004 au Centre Œcuménique
par le pasteur Daniel Chaillou
Textes : Ps. 126 … - Es. 43, 15-21 - Philip. 3, 1-14 - Jean 8, 1-11
Selon la plupart des exégètes, le passage de l'évangile de Jean que nous venons
d'entendre ne correspond pas au style habituel du livre. Nombre d'entre eux
pensent même qu'il a été intégré ici à postériori, d'autant plus qu'on ne trouve
pas ce récit dans un certain nombre de manuscrits anciens. Aurait-il été emprunté
à l'évangéliste Luc comme on pourrait le penser en comparant style et vocabulaire
? Peu importe pour nous. Nous le prendrons dans la place qu'il occupe désormais
dans cet évangile.
Contrairement à ce que l'on peut comprendre habituellement de l'évangile de
Jean, nous pouvons en effet très bien prendre ce récit dans sa logique interne,
sans chercher à l'interpréter en lien avec ce qui le précède ou le suit.
L'épisode de la femme adultère se présente comme un cas d'école dont scribes
et pharisiens avaient le secret pour embarrasser le maître Jeshoua. Ceci est
clairement annoncé dans ce récit :" Ils veulent avoir une raison pour l'accuser…"
, écrit-on (v.6).
En cette affaire, quiconque, en effet, peut immédiatement relever une anomalie
flagrante : si les scribes et pharisiens se sont bien emparé de la femme surprise
en flagrant délit d'adultère, ils ont "oublié" de traduire le compagnon du forfait.
Où donc est-il celui-là ? Ou bien est-il déjà grâcié, selon une coupable indulgence
masculine habituelle ? Pire encore, oubliant cela, ils tronquent la Loi en ne
parlant que de la condamnation encourue par de telles femmes, mais pas un mot
sur la culpabilité de tels hommes ! Car la Loi de Moïse est clair à ce sujet
: l'un et l'autre sont pareillement coupables et ils doivent subir le même châtiment
tous les deux, c'est à dire selon Lévitique (20, 10) ou Deutéronome (22, 22)
la lapidation jusqu'à ce que mort s'en suive. Il est vrai qu'à l'époque de Jésus
la sentence n'était probablement plus appliquée, à cause des complications légales,
puisque seul le pouvoir romain pouvait condamner à mort et exécuter la sentence.
Où les procureurs sont subitement traduits devant leur propre loi !
Il n'échappe à personne en effet, que dès l'arrivée des scribes et des pharisiens,
chacun devient acteur d'un tribunal. Scribes et pharisiens, jouant double jeu
de manière tout à fait hypocrite, ont amené l'accusée " devant tout le monde"
nous dit le texte et, nous venons de le voir, adaptent le chef d'accusation
à leur convenance. L'autre accusation qui n'est pas dévoilée c'est celle de
Jésus, pour qui on cherche encore un chef d'accusation, quitte à l'adapter tout
aussi hypocritement.
D'ailleurs, ils se trahissent eux-mêmes, car nous dit le texte : "scribes et
pharisiens continuaient à l'interroger…" C'est alors que Jésus se redresse et
les renvoie à leur propre conscience, devant tout le monde, en les faisant juges
d'application des peines. " Parmi vous, leur dit-il, que celui qui est sans
péché, lui jette la première pierre".
Jésus, nous dit-on, se baisse à nouveau et écrit par terre. On s'est longuement
interrogé sur ce qu'il pouvait bien écrire ainsi ? A ce jeu de devinette on
peut émettre nombre d'hypothèses.
A mon avis, très conscient de la gravité du moment, Jésus, face à tout le monde,
accepte de jouer un rôle important en écrivant par terre. Il a endossé le rôle
d'un humble mais indispensable acteur de procédure, celui du greffier qui retranscrit
fidèlement les minutes du procès, à la seule différence que, lui, il écrit par
terre et que d'un mouvement du pied tout sera effacé dans un instant.
Scribes et pharisiens, pris à leur propre jeu, ne purent résister plus longtemps
à ce face à face avec eux-mêmes. Tous, du plus âgé au plus jeune, s'effacèrent
l'un après l'autre.
Que nous apporte donc cette mise en scène de la Loi ?
Incontestablement, l'évangile se révèle dans toute sa dimension. Scribes et
pharisiens avaient posé la difficile question de la faute, de la culpabilité,
du péché en face de la Loi de Moïse et de la condamnation sinon de son exécution.
Le maître Jeshoua oserait-il passer outre la Loi de Moïse et leur donner ainsi
le motif d'accusation qu'ils cherchent ? Ou bien au contraire se montrerait-il
plus sévère que les fondamentalistes de l'époque pour ainsi se heurter de front,
au pouvoir romain ?
Si les évangiles ont gardé cet événement en l'intégrant tardivement à leurs
récits, c'est qu'il est porteur d'une autorité fondamentale qu'il n'était peut-être
pas inutile de rappeler à ce moment-là. Qu'en est-il, en effet de la Loi de
Moïse ? Est-elle décidément caduque ? Faut-il l'oublier ? Par ailleurs, à la
fin du premier siècle lorsqu'on écrit cet évangile, les chrétiens, on le sait,
se heurtent à l'autorité des pharisiens ? Il fallait donc rappeler le véritable
sens de la Loi. Jésus n'est pas venu pour abolir, mais pour porter à l'accomplissement.
Pas un seul iota de cette loi ne disparaitra. Il en est l'alpha et l'omega c'est
à dire tout l'alphabet de a jusqu'à z. Il est celui qui peut tout réécrire pour
y donner sens nouveau ou renouvelé.
Pharisiens et chrétiens sont désormais ensemble devant la même exigence des
dix paroles du décalogue remis à Moïse. Cela est clair et sans ambiguité possible.
Cependant, Jésus révèle le juste sens de ces paroles. Désormais avec lui, il
ne s'agit plus d'un système juridique avec tribunal, jugement et exécution.
Jésus élève chacun à sa dimension d'adulte. Chacun porte en lui-même suffisamment
de dignité pour se laisser confronter à l'exigence de la Parole de Dieu, se
reconnaître pécheur et s'en remettre à celui qui seul peut effacer le péché.
C'est lui, Jésus, qui révèle nos fautes et notre péché. Mais c'est lui qui également,
le moment venu efface tout pour nous rendre jsute, par amour et par grâce, devant
Dieu qui seul peut nous juger par sa Parole.
En ce temps de la Passion, on a eu toutà fait raison de nous donner à méditer
sur ce passage d'évangile.
Comme à Jérusalem ce jour-là, à l'aube, sur l'esplanade du temple, les hommes
et les femmes seront libérés de leurs violences lorsqu'ils se laisseront questionner
par l'autorité de la Parole de Dieu en âme et conscience, et non plus devant
un tribunal quel qu'il soit. D'autant plus que nous savons que cette confrontation
est une confrontation d'amour et de pardon.
C'est ce que nous allons célébrer, tout particulièrement durant la semaine sainte.
Mais déjà en célébrant la sainte Cène dans un instant. Amen.