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Prédication du dimanche 22 février 2004 au Centre Œcuménique par le pasteur Daniel Chaillou
Textes : Ps. 103 - 1 Sam. 26 - 1 Cor. 15, 45-49 - Luc 6, 27-49

Il faut bien le reconnaître, le passage de l'évangile selon Luc qui nous est réservé aujourd'hui se présente un peu comme un catalogue de ce qu'il faudrait faire ou ne pas faire si l'on veut se prétendre disciple du Christ. Nous avons une suite de paroles du Maître, bien difficiles à resituer dans le contexte où Jésus les a adressées à ses interlocuteurs. Elles nous parviennent un peu à la mode de sentences ou de proverbes. Toutefois, l'évangéliste Luc nous a déjà mis sur une piste. Depuis le chapitre précédent, il nous indique le changement fondamental qui se produit inévitablement pour le disciple à l'école de son Maître : il y a incompatibilité entre le vin nouveau et les vieilles outres comme entre un tissu usé et un rapiéçage d'étoffe neuve. (Luc 5, 36-38)
Ecoutons à nouveau le début de notre récit : "Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez…" prêche Jésus à ceux qui ont accepté de le suivre. Il s'agit donc d'une écoute, à la manière du fameux "shema Israël : écoute Israël" introduisant le Décalogue. En outre, les béatitudes : "Heureux êtes-vous, vous les pauvres" avec leur contre pied "Malheureux êtes-vous, vous les riches", nous ont alertés dimanche dernier sur l'esprit qui préside à la suite du Christ. Il s'agit d'un changement radical dans la manière d'aborder la vie au quotidien.
Après le rapport à l'argent , pauvres contre riches ; après les conditions sociales des affamés opposés aux repus ; après les choix déterminants de ceux qui pleurent maintenant contre ceux qui profitent de la vie dans la plus grande insouciance ; après les conséquences déterminantes de ceux qui avancent contre vents et marées opposées à ceux qui cherchent avant tout la bonne renomée, Jésus parle de la conversion profonde de l'être, de tout être, et de tout l'être dans sa relation à Dieu, aux hommes et au monde.

"Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez : Aimez vos ennemis, faîtes du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient."
En pleine occupation romaine, Jésus connaît bien toutes les raisons qui poussent ses contemporains à haïr leurs ennemis. Les extrémismes de tous genres ne datent pas d'aujourd'hui. Ils fascinaient des franges entières de la population. Il faut dire qu'il n'y avait guère de solution pour échapper au poids de cette occupation. La plupart des gens se pliait aux exigences ruineuses et humiliantes, d'autres rejoignaient les sectes religieuses au désert ou les bandes armées du maquis dans les montagnes. S'inspirant de sagesse antique et de paroles du premier Testament, Jésus conçoit les relations d'une façon nouvelle : Bénédiction au lieu de malédiction, amour au lieu de la haine. Jésus croit à la possibilité de changer le coeur et l'esprit des hommes les plus rebelles. Certes, il apprendra à ses dépends combien il en coûte, mais sa passion pour tous, le conduit à parler de l'amour de son Père et à le montrer. Sa conviction est qu'il est préférable d'œuvrer sur les lieux de vie habituels que de fuir à l'écart.
Tout le monde le sait, le Nouveau Testament a été rédigé en grec. Le verbe "aimer", "agapan" en grec, choisi par les rédacteurs des textes, évoque tout particulièrement l'aptitude respectueuse d'amour que probablement, Dieu seul peut initier. Jésus s'est déjà paré de cette attitude au milieu de ses contemporains, même s'ils n'y ont pas reconnu la proximité de leur Père et de son règne.

Après avoir appelé à aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même, Jésus inviterait-il à aimer ses propres bourreaux ?
Soyons bien clairs, là aussi il y a incompatibilité entre aimer les personnes et se faire complices de leurs mauvais agissements. Se mettre à la suite de Jésus-Christ, ce n'est pas fermer les yeux sur les injustices, les fourberies ou les cruautés. Bien au contraire, les paroles de Jésus se font à ce sujet souvent tranchantes à propos de ceux qui détiennent responsabilité et pouvoir. Cependant son regard va au-delà, car il voit en tout homme une personne initialement créée à l'image de Dieu. L'appel, l'exhortation qu'il adresse à ses disciples à ce moment précis, juste après avoir choisi les Douze, c'est une invitation à lever le regard par delà la situation immédiate. Ceci fait partie de leur formation. Cependant, leur expérience leur fera découvrir dans les moments qui précèdent l'arrestation et la crucifixion de leur Maître, que ceci est impossible aux hommes, y compris pour eux, les apôtres. Seul, sur la croix, Jésus trouvera la force de prier pour ceux qui l'ont condamné et exécuté : "Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu'il font".
Notre fragilité et notre humanité ne nous permettent guère d'aller jusque là. Si certains le peuvent ce n'est, je pense que par la grâce de Dieu en Jésus le Christ qui précisément accomplit ce que nous ne pouvons faire. Cela, les apôtres le comprendront après la Résurrection, sur le chemin d'Emmaüs entre autre. Nous n'avons pas non plus vocation au martyre. Un seul l'a accompli pour tous, Jésus Fils de Dieu, Fils de l'Homme. Cela suffit. C'est fait une fois pour toute. Nous voici libérés pour lever le regard sur nos semblables, fussent-ils ennemis ou adversaires.
Nous touchons là un véritable débat de société et d'actualité. Notre société s'agite autour des problèmes de sécurité et d'intégration, et il convient de le faire car nous ne sommes pas encore dans le Royaume de Dieu. Mais au nom de l'Evangile, il nous revient toujours d'élever le regard pour considérer les personnes.
Le Mahatma Gandhi ne reconnaissait-il pas lui-même que le christianisme était la voie la plus haute parce qu'elle était celle de l'amour, pourvu bien sûr qu'elle soit véritablement vécue. Théodore Monod, l'un de nos veilleurs protestants, ne disiait-il pas que le christianisme n'avait pas échoué dans notre monde puisqu'on ne l'avait encore véritablement essayé ?
Nous voici donc envoyés, comme les apôtres, dans notre monde contemporain pour y porter un regard évangélique, plein de reconnaissance, d'espérance et d'amour au delà des dificultés présentes. Amen